Cellules souches, risque de cancer et hasard : attention aux extrapolations dangereuses…

William Jacot Docteur du Département d'Oncologie Médicale, ICM - Val d'Aurelle

Le Dr William Jacot, du Département d’Oncologie Médicale, Institut régional du Cancer de Montpellier (ICM) – Val d’Aurelle, nous explique pourquoi les travaux de 2 chercheurs américains publiés dans la revue Science du mois de janvier ont suscité autant de réactions.

L’article publié par Tomasetti et Vogelstein dans le numéro du 2 janvier 2015 de la prestigieuse revue Science a fait couler beaucoup d’encre, y compris dans la presse généraliste, et suscité de vives réactions.

Qu’en est-il ?
Partant du postulat que le risque de cancérisation d’un tissu est proportionnel au nombre total de divisions de ses cellules souches, cellules « primordiales » capables à la fois d’auto-renouvellement et de produire des cellules cancéreuses matures, et donc que le hasard lié aux anomalies de réparation et de copie de l’ADN explique une large majorité des cancers, les auteurs ont évalué la corrélation entre le risque de cancers de différents tissus et les données bibliographiques disponibles sur le nombre et la cinétique des cellules souches desdits tissus.

Utilisant une méthodologie bio-informatique sur ces données publiées, les auteurs obtiennent des résultats suggérant une corrélation entre cette estimation du nombre total de divisions de cellules souches et le risque de développer un cancer du tissus correspondant. Les résultats divergent pour certains cancers, ceux-ci sont alors classés comme associés à des facteurs environnementaux ou héréditaires (cancers du fumeur, cancers du col de l’utérus induits par l’HPV, cancers colorectaux, mammaires et ovariens associés à des mutations délétères…).

Quoi de neuf me direz-vous ?
Les auteurs proposent une explication basée sur une estimation du nombre de divisions totales de cellules souches à un phénomène bien connu en oncologie clinique : le risque de cancer augmente avec l’âge (et donc le nombre de divisions cellulaires), et se révèle généralement plus important dans les tissus à cinétique rapide par rapport aux tissus dit lents. Cette explication, appuyée par une analyse bio-informatique, ne devrait pas émouvoir de manière exagérée…

Le principal souci réside probablement dans la discussion et la conclusion de l’article, et dans l’interprétation abusive qui en a été faite.
Ce n’est pas parce qu’une fraction non négligeable des cancers sont dus à l’accumulation par effet aléatoire d’anomalies génétiques au cours du temps qu’il n’est pas essentiel de poursuivre et renforcer nos efforts de prévention, afin de lutter pour réduire la part des cancers liés à des facteurs environnementaux.

De même, le concept de « hasard » n’est en rien antinomique avec la notion de thérapie ciblée (traitement dirigé spécifiquement envers une anomalie biologique présente dans les cellules cancéreuses, absente dans les tissus sains, permettant une meilleure balance entre effets secondaires et efficacité), comme cela a trop souvent été relayé auprès du grand public suite à la parution de cet article.

Les exemples les plus parlants pourraient ainsi être la leucémie myéloïde chronique (induite par le gène de fusion Abl-BCR, cible de l’imatinib), ou les cancers bronchiques arborant une mutation activatrice de l’EGFR (cible de l’erlotinib et du gefitinib) et survenant dans la grande majorité des cas chez des patients non-fumeurs. Ces deux pathologies, rattachables à l’effet du hasard selon la méthodologie de Tomasetti et Vogelstein, sont en effet liées à une anomalie moléculaire bien spécifique les rendant de fait extrêmement sensibles à la thérapie ciblée associée.

Gardons donc la tête froide. Continuons à lutter sur le domaine de la prévention, du dépistage, et d’une meilleure connaissance de ces tumeurs, dont un traitement adapté passe avant tout par l’identification des mutations essentielles à leur développement, même si probablement parfois induites par le hasard et le temps qui passe.

Dr William Jacot

Référence : Tomasetti C, Vogelstein B. Cancer etiology. Variation in cancer risk among tissues can be explained by the number of stem cell divisions. Science. 2015 Jan 2;347(6217):78-81